Zéphirin Diabré (à g) félicitant le président réélu Roch Kaboré -à d)

A travers cette tribune, Cheick Ahmed un des analystes politiques au Burkina donne son opinion sur la nomination de Zéphirin Diabré comme ministre d’État en charge de la réconciliation. Un point de vue digne d’intérêt que nous vous publions l’intégralité.

D’entrée, nous nous excluons du concert tonitruant de félicitations et de satisfecit vis-à-vis du président fraîchement élu pour la création du ministère d’État chargé de la Réconciliation nationale et de la Cohésion sociale et d’avoir convaincu son principal opposant durant son premier mandat, M. Zéphirin Diabré, de venir se taper le boulot. Pour quatre bonnes et évidentes raisons :

La première est que ces deux décisions résultent d’une promesse électorale forte et nous voyons mal comment il aurait pu faire autrement pour essayer de remplir le délai qu’il s’est librement donné de régler les questions de la réconciliation nationale et du retour des exilés avant la fin du premier semestre de son nouveau mandat. Discutant de la question au cours d’échanges avec des amis analystes, j’avais personnellement soutenu que pour tenir son pari, Roch Marc Christian Kaboré devrait convaincre Zéphirin Diabré de rejoindre la Majorité et lui confier un ministère d’État à la présidence du Faso, ministère chargé de la Réconciliation nationale. C’est ce qui a été fait. Nous avons été donc loin d’être surpris.

L’UPC à la Majorité : aveu d’échec du pouvoir ?

La deuxième raison est que si on parle toujours avec autant d’acuité de cette question de la réconciliation malgré son importance et les appels pressants et incessants des populations et des partenaires au développement, c’est naturellement du fait de son propre bilan catastrophique sur le sujet au terme des 5 années de son précédent mandat ; ni plus, ni moins. Nul ne peut se prévaloir de ses propres turpitudes, dit-on. Applaudir ces deux décisions, c’est comme l’absoudre de cet échec patent. Lui-même ne devrait d’ailleurs pas accepter ces félicitations car elles s’apparentent à de la moquerie dans un registre dédaigneux du genre : « Il a enfin compris ; ce n’est pas trop tôt ».

Troisièmement, il saute à l’œil que si le président se résout à créer un ministère d’État, c’est parce que les institutions auxquelles il avait confié le dossier ne sont pas arrivées au bout de leurs objets. Il s’agit du HCRUN (Haut conseil pour la réconciliation et l’unité nationale), du Haut conseil pour le dialogue social (HCDS) et du Médiateur du Faso, entre autres. A leur décharge, il faut noter qu’on entend dire que c’est plutôt le président Kaboré qui ne les a pas suivies dans leurs recommandations et propositions. Ainsi, il semble que le HCRUN avait poussé l’audace jusqu’à proposer une visite à l’ancien président Blaise Compaoré et des échanges épistolaires avec des exilés pour poser les prémices d’un dialogue inclusif. Cette proposition n’a jamais eu de suite et on sait pourquoi. Le président avait lui-même refusé de donner suite à une lettre à lui adressée par son prédécesseur. On peut donc tout au plus se réjouir de la nouvelle trouvaille qui peut sonner comme un réveil et une volonté de prendre maintenant le problème à bras-le-corps.

Enfin, appeler Diabré au chevet du grand malade peut s’apparenter à reconnaître qu’on n’a pas pu ou voulu trouver dans la Majorité présidentielle originelle l’oiseau rare capable de s’attaquer valablement à la question ! S’il est vrai qu’il n’y a aucune honte à reconnaître ses propres faiblesses, il est tout aussi vrai qu’il n’y a aucune raison d’applaudir l’incapacité ainsi étalée au grand jour.

Pour solde de tous comptes ?

Cela dit, nous nous excluons aussi du concert tout aussi tonitruant de lamentations et de réprobations animé par certains contre l’entrée de l’UPC dans la Majorité présidentielle même si sur certains points nous ne partageons pas l’argumentaire de son président, Zéphirin Diabré, pour l’expliquer.

D’abord parce que c’est une question de souveraineté du parti du Lion qui, sur ce chapitre, a toujours su se montrer intraitable et ce n’est pas aujourd’hui qu’on lui fera la leçon. Appartenir à l’opposition n’est pas une fin en soi et ne saurait être un objectif politique même si c’est un sacerdoce, surtout sous nos tropiques où les résultats des élections sont beaucoup plus des arrangements entre états-majors des partis politiques que l’expression réelle du suffrage des populations. La dernière élection avec ses suspicions de fraudes massives à grande échelle soutenues par des faits clairement établis, des achats de conscience immondes, en est un exemple éloquent. Alors, qu’on cesse de nous bassiner sur le registre de la trahison du vote des électeurs par l’UPC même si on peut comprendre que par un sentimentalisme narcissique, certains souhaitent un tout autre choix. L’UPC est donc libre et responsable de son choix et c’est au pied du mur pour ne pas dire de la montagne de la réconciliation nationale qu’on dira si elle a eu raison ou tort.

Ensuite, c’est le choix du président élu, pardi ! En tant que président de tous les Burkinabè, il a le droit de rechercher partout tous ceux qu’il estime à même de l’aider à atteindre les objectifs de son programme que les populations ont choisi. Sur ce point, toute modestie gardée, Roch Marc Christian Kaboré nous rejoint pleinement puisque nous n’avons cessé d’affirmer depuis son premier mandat que sa majorité, dans sa configuration du moment, n’avait pas toutes les ressources humaines nécessaires pour faire victorieusement face aux défis qui assaillent le Burkina Faso.

Et puis, il n’est pas inutile de faire observer qu’avec l’adhésion de l’UPC à la Majorité, avec sur ses pas la NAFA du Général Djibril Bassolé, qui a soutenu sa candidature à l’élection présidentielle du 22 novembre 2020, on peut dire qu’à une exception près (celle de Yacouba Isaac Zida et de ses amis du MPS), la boucle est enfin bouclée au niveau des insurgés d’octobre 2014, en ce sens que tous les instigateurs politiques des évènements dramatiques d’octobre 2014 sont de nouveau réunis. Espérons que ce soit cette fois-ci pour satisfaire les promesses faites à coups de meetings, de marches et finalement avec les autodafés, les morts et tout ce qu’on a vécu comme violences et brutalités à l’occasion de l’insurrection, de la Transition calamiteuse qui s’en est suivie et du pouvoir chaotique qu’ils ont enfanté. Le fait est loin d’être anecdotique, car pendant longtemps des convives du pouvoir n’ont cessé de critiquer l’UPC d’avoir accepté de cheminer avec le CDP et les partis de l’ancienne majorité à l’opposition alors qu’elle avait fortement œuvré à leur chute brutale. On ne peut donc plus nous sortir l’argument de la victoire volée puisque presque tous les acteurs sont en position de jouir des fruits de cette fameuse victoire au goût amer pour le peuple. Par conséquent, il n’y a plus d’excuses possibles, pas même les arguties de ceux qui aiment se pourfendre en tournures alambiquées pour tenter d’embrouiller ce qui ne se peut. C’est dire qu’au bout du compte, ils vont nous sortir la formule magique pour redonner à notre pays ne serait-ce que sa splendeur d’antan.

Un air de place de la Révolution en octobre 2014

Enfin, l’adhésion de l’UPC à la Majorité est un gros pied-de-nez à tous les traîtres qui l’ont quittée en plein milieu du combat sous de fallacieux prétextes avec pour finalité de monter à la soupe ! De la première génération à la dernière, ils sont bien marris et se retrouvent à faire les poubelles des seigneurs du moment. Si ces messieurs sont, toute honte bue, allés mendier leur pitance, Diabré et ses troupes sont, eux, comme en mission commandée pour tenter de sauver la nation au double plan de l’incapacité du pouvoir à s’en sortir tout seul et de la nécessité de créer les conditions d’une réconciliation nationale sincère qui engage toutes les forces vives dans le combat pour le redressement du pays.

Jusqu’à preuve du contraire c’est, à notre avis, le sens de l’option prise par le parti du Lion de sauter dans le train du pouvoir bien que celui-ci ait mis tous les indicateurs au rouge écarlate par une des gouvernances les plus calamiteuses que le pays ait connue. De là à se prendre pour Zorro ou à exiger de tous une soumission de tous les instants, sans hésitation ni murmure, il y a un pas qu’il serait prudent de ne pas franchir ou de demander aux autres de franchir ! En effet, il faut être lucide et noter qu’il y a loin et même très loin de la coupe aux lèvres car il n’est un secret pour personne que l’ancien Chef de file de l’opposition a une vision de la réconciliation nationale qui est bien différente de celle de son employeur principal sur plusieurs points fondamentaux. Plus d’une fois, ces derniers mois, M. Diabré a eu des mots très durs contre les positions du pouvoir, notamment du Chef de l’État lui-même, particulièrement sur la primauté qu’ils donnent à la justice dans le triptyque : Vérité-Justice-Réconciliation. Les choses ne passeront pas manifestement comme une lettre à la poste car un consensus ne sera pas facile à trouver au regard du raidisme de certains caciques du pouvoir qui se croient blancs comme neige et toisent les autres avec une condescendance irresponsable. Les contradictions se transportent donc au cœur du pouvoir et ce n’est pas forcément la meilleure forme pour arriver à cet indispensable consensus.

Ça va barder au sein du pouvoir

A moins que Zéphirin Diabré ne choisisse de devenir subitement amnésique au point de renier ses propres convictions, matérialisées dans les propositions du CFOP dont il assurait la direction tant au niveau du Dialogue politique national qu’à travers les médias. Ou alors que le président du Faso ne choisisse de l’appuyer à fond et de l’aider contre ses propres amis au succès de sa mission. La balance penche vers cette probabilité, ce qui laisse entrevoir des grincements de dents voire des batailles rangées au sein du camp présidentiel. C’est un secret de polichinelle, le commun des Burkinabè sait que si ce pays en est encore et toujours à balbutier ses gammes sur la réconciliation nationale, c’est bien le fait de la mouvance sankariste (actuellement en alliance avec le pouvoir) qui exige que « sa » vérité sur la mort de son héros soit entérinée par la postérité par le truchement de la « justice ». Le hic, c’est que rien ne garantit que même « sa » justice le pourra, car entre la légende et les faits il y a un fossé que même les plus grands fabulistes auront du mal à faire admettre. Ça va donc probablement barder au sein du pouvoir. Il n’y a pas d’autres alternatives et on saura très vite à quel saint se vouer.

En attendant, on peut légitimement se demander si cette affaire de l’UPC à la Majorité et de Diabré ministre d’État en charge de la Réconciliation nationale n’est pas un véritable piège à cons en lieu et place du pain béni que certains croient ! Ils sont nombreux à penser en effet que ce choix s’apparente à tous points de vue à une récompense du président Roch et du pouvoir MPP à Zéphirin pour l’ensemble des services qu’il leur aurait rendus depuis le coup d’Etat d’octobre 2014 qu’il a fait entériner par l’opposition, la Transition-transmission dont il a accepté toutes les forfaitures, le CFOP qu’il a conduit en mode opposition d’accompagnement, les élections bancales de novembre 2020 dont il a applaudi la tenue en violation de la constitution pour ensuite en accepter les résultats malgré les énormes irrégularités, etc. Même dans ce cas de figure, il vaut mieux ne pas être dans sa peau car on connaît la propension du pouvoir à ne pas tenir ses engagements ! L’ancien Chef de file de l’opposition pourrait donc se retrouver comme un soldat isolé dans le camp ennemi, obligé de courir dans un champ de mines avec à ses trousses une meute de sicaires. En effet si au terme du temps imparti, il s’enlise et n’arrive pas à sortir le petit lapin du chapeau, on se fera un grand plaisir de lui faire porter le chapeau alors qu’on aura pris un malin plaisir à lui savonner la planche.

Ni camisole de force, ni cadeau du MPP

Pour notre part, et sans aucun a priori, les choses devraient pouvoir se dégoupiller dans les délais, car les problèmes sont bien connus même si certains sont ignorés ; tout comme toutes les positions et tous les arguments qui les sous-tendent ; de même que les jeux d’intérêts qui se cachent derrière chacun des acteurs. Malgré toutes ces certitudes, rien n’est évident d’autant plus que dans sa toute-puissance, avec en face une opposition laminée et réduite à sa plus simple expression, le pouvoir peut se croire en droit et en capacité de marcher sur tout, voire d’imposer tout ce qu’il voudrait. On entend dire que le consensus ne signifie pas unanimité et que dans l’impossibilité d’y arriver il faut recourir au vote et à la majorité. Ce serait une très grave erreur. Car la réconciliation nationale ne sera ni un cadeau du MPP au peuple, ni une ode à une justice du plus fort, encore moins une camisole de force pour une partie du peuple. Elle doit se concevoir et se rechercher comme un processus qui engage tous les acteurs vers un bien-être commun qui garantirait le bien-être de chacun. Toute autre approche conduirait à une impasse. Contrairement à ce que croient certains, l’histoire de ce pays est dynamique et s’assume par elle-même hors du contrôle des petits jeux malsains de ceux qui pensent en être les principaux architectes alors qu’ils ne sont que des mouches du coche. Ils ont beau la falsifier, elle s’imposera au fil du temps puisque nul ne peut garantir qu’il sera éternellement assez puissant pour en imposer aux autres. Trop de régimes se sont succédé au Burkina Faso pour qu’on pense qu’un seul, fût-ce la révolution, pourrait imposer ses vues à tous ! Tout au plus cela durerait le temps du forum avant que la vérité ne reprenne sa place !

Si c’est par pur jeu politicien que le président Kaboré a choisi Zèph pour l’humilier au pied de la montagne de la réconciliation nationale à laquelle il n’a pas osé s’attaquer 5 années durant ou si c’est la personnalité qu’il juge à même de l’aider efficacement à remplir cette grande attente du peuple burkinabè, on le saura très vite. Pour la simple raison qu’il n’y a pas mille chemins pour conduire à ce graal ; seul un véritable consensus national le peut et tout seul le ministre d’État ne pourra pas y arriver. Si Zèph a accepté ce poste de ministre d’État chargé de la Réconciliation nationale par pur opportunisme pour monter à la soupe ou s’il pense être capable d’influencer positivement la marche du peuple vers cette quête, cela se saura aussi très vite. En effet ses convictions sur le sujet sont bien trempées et bien connues ; elles vont dans la bonne direction et à moins qu’il ne se parjure, l’espoir est permis. Au total et comme on dit chez nous, «on n’a pas besoin de passer le cou par-dessus le mur pour regarder des danseurs qui viennent chez vous pour une prestation».

Cheick Ahmed

 

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