Donald Trump s’est déclaré vainqueur du scrutin présidentiel américain avant même la fin du décompte des voix, annonçant vouloir saisir la Cour suprême pour faire cesser le dépouillement des votes. C’est, ni plus ni moins, faire fi du suffrage universel.

Donald Trump a mis sa menace à exécution. Attention ! Les démocrates, avait-il averti pendant la campagne électorale, chercheraient à « voler l’élection ». Cette élection présidentielle, avait-il répété à longueur de meetings, risquait d’être « truquée ». Ces menaces en cachaient une autre : la stratégie du chaos. C’est exactement celle que le président des États-Unis a commencé à mettre en œuvre, mercredi 4 novembre, quelques heures après la clôture du scrutin. Une stratégie très dangereuse pour la démocratie américaine : Donald Trump joue avec le feu, dans un contexte déjà passablement explosif.

La mâchoire serrée, le visage fermé, M. Trump est intervenu à la Maison Blanche, accompagné du vice-président Mike Pence et de leurs épouses, alors que les résultats du vote n’étaient pas complets, mais faisaient apparaître un duel extrêmement serré entre le président sortant et son adversaire démocrate, Joe Biden. Le dépouillement se poursuivait dans de nombreuses circonscriptions et devrait se poursuivre encore, vraisemblablement pendant quelques jours, en raison de la complexité de l’organisation du vote en pleine pandémie. Cela n’a pas empêché le président de revendiquer la victoire – « Nous avons gagné l’élection » – ni d’annoncer qu’il allait demander à la Cour suprême d’arrêter le décompte des voix, sur la base d’« une fraude majeure » qu’il n’a pas détaillée.

C’est en effet ce qu’a fait la Cour suprême fédérale en 2000, lorsque la Cour suprême de Floride n’est pas parvenue à départager les deux candidats, George W. Bush et Al Gore, séparés par seulement quelques milliers de voix dans cet État. Mais, en 2000, la Cour était intervenue au bout d’un mois, tranchant en faveur de George W. Bush, alors que le dépouillement était achevé depuis longtemps sur la totalité du territoire américain et que tous les autres recours avaient été épuisés. On voit mal aujourd’hui l’instance suprême, même avec l’écrasante majorité de juges conservateurs que lui a assurée Donald Trump, interrompre un processus électoral en cours sans preuves d’irrégularités apportées par les juridictions inférieures.

Une situation sans précédent

Le président, semble-t-il, a été irrité par l’annonce prématurée par Fox News de la victoire de M. Biden en Arizona, un État que M. Trump avait remporté en 2016 –information confirmée ensuite par d’autres médias. Il a certainement aussi été contrarié par l’intervention de Joe Biden, qui, deux heures plus tôt devant ses partisans, dans son fief du Delaware, a tenu à les rassurer en affirmant qu’il était sur « la bonne voie » et que la victoire était en vue. M. Trump accuse son adversaire d’avoir revendiqué la victoire dans plusieurs États avant la proclamation des résultats officiels ; mais il a fait exactement la même chose, à son tour, lors de sa prise de parole à la Maison Blanche.

L’une des plus vieilles démocraties du monde, les États-Unis, se trouve ainsi dans une situation sans précédent, celle où un président en fonctions perturbe délibérément un processus électoral fédéral, revendique la victoire au beau milieu des opérations de dépouillement et brandit la menace de le faire interrompre par une juridiction indépendante sur laquelle il n’est pas supposé exercer d’influence.

C’est, ni plus ni moins, faire fi du suffrage universel. C’est dénier le rôle d’une élection, élément essentiel du système démocratique. Depuis quatre ans à la Maison Blanche, Donald Trump a bouleversé toutes les règles du respect en politique, bafoué celles de la primauté des faits et de la vérité, insulté partenaires américains et étrangers, monté ses compatriotes les uns contre les autres.

Il n’avait pas, encore, pris le risque de jeter par-dessus bord le verdict des électeurs. Il faut espérer qu’il reviendra sur cette menace. Ce genre de manœuvre est courant dans les régimes autoritaires. Elle n’est pas digne des États-Unis d’Amérique.

Le Monde

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